Chapitre 1 : Version Intégrale



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Chapitre 1
Owen Russel alias Dream Song

Owen se réveilla en sursaut et s’écarta avec méfiance de l’écran de l’ordinateur brûlant devant lequel il s’était endormi. Il va se mettre à fumer, parole ! se dit-il.
Il consulta son vieux bracelet-montre en forme de kangourou.
Quatre heures du mat. Il allait à coup sûr s’endormir aujourd’hui sur son cyber-school, et sa mère piquerait encore sa crise.
Ses parents, Blanche et Henry, ne lui demandaient pas grand chose, mais il avait l’obligation d’être assidu à ses cours.
Il s’en voulait terriblement d’avoir été ainsi terrassé par cette envie de dormir. Il s’était passé quelque chose cette nuit. Juste avant qu’il ne sombre dans un sommeil vertigineux.
Il tenta de récapituler le déroulement des événements avant la dernière bataille.
Il se souvenait bien du combat, et aussi du Cor de Lune. Son avatar s’était conduit en brave, et il avait bien mené ses troupes. Les Cavaliers avaient réussi à rappeler tous les Barbarians présents sur terre et les avaient forcés à réintégrer leur espace virtuel.

Mais que s’était-il déroulé exactement ensuite, pendant que l’ordinateur central de Torfed implosait, rendant prisonnier à jamais (à jamais ?) tous les Barbarians du monde ?
Pourquoi son propre PC s’était-il mis à chauffer, pour finalement s’obscurcir jusqu’à brouiller l’écran tout entier, et s’éteindre, non sans avoir d’abord émis une lueur minuscule, incandescente, au centre même de l’écran, qui avait fini par disparaître elle aussi ?
Où étaient passés les autres Cavaliers des Lumières ? Et surtout Fennec des Sables, qui se trouvait réellement, en chair et en os, au milieu de la bataille dans le monde virtuel. Plus il se posait de questions, plus la mémoire des faits récents lui revenait.
Ils s’étaient donné rendez-vous, par mail, dans leurs ordinateurs. Une fois déjà, par hasard, Fennec des Sables était entrée dans la machine. Elle était réellement au cœur du Jeu.
Elle, pas son effigie.

Forte de cette expérience, elle leur avait expliqué comment faire pour y parvenir, eux aussi. Tous les Cavaliers devaient donc se rejoindre dans le Jeu, en suivant ses indications, dans le but de détruire les Barbarians ou de les empêcher de nuire sur Terre.
Mais dès que Owen avait intégré le Jeu, il avait vu que ça ne marchait pas. Il avait beau actionner son personnage pour qu’il empoigne son épée, rien ne s’était passé de ce qu’avait prédit Fennec des Sables.
Pourtant il avait suivi à la lettre ses instructions. S’avancer vers l’estrade où les attendaient leurs épées respectives pour le fameux adoubement, et s’en saisir. C’était ainsi que ça avait marché pour elle, avait-elle affirmé.
Et là, rien. Pour les autres non plus, d’ailleurs. Pas de transformation fulgurante. Pas de grand saut dans l’ordinateur. Pas de transport dans le monde virtuel. Fennec des Sables avait réussi, et eux non. Les Cinq Cavaliers avaient bien été réunis, mais pour quatre d’entre eux, il ne s’agissait que de leur avatar.
Et ensuite, ils avaient été faits prisonniers. Ils avaient vu Yamider, qui avait tenté de les convaincre de rejoindre leurs rangs.
Yamider.

Owen avait beau savoir qu’il était ignoble, et qu’il voulait leur perte, il ne parvenait pas à avoir peur de lui. Ni même à voir en lui un ennemi dangereux. Bien sûr, jamais il n’aurait pu confier ces sentiments aux autres, mais c’était flagrant quand il était avec eux.
Il voyait bien que les autres haïssaient et craignaient Yamider comme la peste, et qu’il était le seul à ne pas le redouter. Pourquoi devant le monstre, lui, Owen, ne ressentait-il aucun effroi?
Etait-ce dû à son statut de chef ? Peut-être était-ce pour cette faculté particulière de ne pas frémir devant l’ennemi qu’il était devenu le chef des Cavaliers ?
Puis, à la fin de la grande bataille qu’ils avaient livrée, seuls contre toute l’Armée de l’Obscur, et qu’ils avaient gagnée, tout avait implosé.
C’était à ce moment là qu’il s’était endormi ou peut-être évanoui, d’ailleurs…
Qui pourrait faire la différence ? Heureusement que l’engin n’avait pas vraiment brûlé, mettant le feu à sa chambre, puis à la maison… Il avait été protégé pendant son sommeil, puisque rien de très grave ne semblait être arrivé ici-bas.

Des tas d’autres questions se bousculaient dans sa tête.
Le monde virtuel des Barbarians existait-il toujours ?
Yamider avait-il été vraiment tué durant la bataille ? Fennec des Sables, la seule à être entrée personnellement dans ce Monde, était-elle encore en vie ?
Le Jeu fonctionnerait-il comme à l’ordinaire s’il tentait de se connecter sur un autre ordinateur ?
Une angoisse sourde l’habitait. Celle de ne jamais retrouver Fennec des Sables…
Owen se leva et se massa le cou. Il avait un torticolis douloureux, dû certainement à sa position durant ce sommeil insolite qui l’avait assailli.
Il descendit dans les pièces à vivre, se dirigea vers le frigo et se servit une large rasade de lait. Il essayait de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller ses parents qui dormaient juste à côté du salon.
Une appréhension étreignait son cœur. Une sorte d’anxiété. Il éprouva le besoin d’aller vérifier si ses parents étaient bien là, s’ils n’étaient pas morts ou s’ils n’avaient pas été pulvérisés, durant cette nuit mémorable.
Il se rendit à pas de loup vers leur chambre, attenante au grand salon bibliothèque. Il en ouvrit la porte d’une lente poussée, tout en la retenant pour qu’elle ne heurte pas la paroi.
Un son régulier lui parvint, le rassurant immédiatement. C’était son père, qui pesait dans les cent kilos, et dont le souffle était toujours très fort. Bien sûr, le bruit couvrait celui de la respiration de sa mère, et il attendit jusqu’à ce qu’il la voie bouger, se retourner dans son sommeil.
Dans une alcôve en retrait de leur grand lit, blottie dans son lit de bébé, sa petite sœur Neal, un an, dormait, elle aussi, d’un sommeil sans rêve.

Tranquillisé, il referma doucement la porte et regagna sa chambre aménagée sous les combles.
C’était son espace à lui, que son père lui avait aménagé à sa demande. Il y avait travaillé presque un an, pendant que sa mère attendait Neal, et ce lieu était devenu magique.
Jour après jour, de capharnaüm qu’il était, car c’était auparavant la pièce où la famille rangeait tout le bric-à-brac inutile, c’était devenu une grande chambre confortable, claire, lambrissée de bois précieux d’Australie, en particulier d’eucalyptus.
Owen savait, depuis que Bruce le lui avait appris, que l’écorce d’eucalyptus était souvent utilisée pour peindre les itinéraires du Rêve* par les Anciens.

* Rêve (ou Dreaming) : dans le monde aborigène australien, on emploie le mot Rêve pour désigner la cosmologie aborigène, à la fois les êtres éternels, ancêtres créateurs, les récits mythiques de leurs voyages et l’espace-temps où ces actions se déroulent, ainsi que les Lois régissant la conduite sociale et religieuse, la Terre, et les forces spirituelles qui soutiennent toute vie. Les blancs ont souvent traduit par Dreamtime (temps du Rêve). Mais il ne s’agit pas d’un simple temps des origines. Le Rêve est plutôt une dimension parallèle au temps historique des hommes, une permanence en mouvement, une mémoire vivante de la matière cosmique. Les Aborigènes préfèrent le Dreaming (en train de rêver) plutôt que Dreamtime, car l’expression souligne que les Ancêtres sont aussi et surtout des principes qui sont rêvés autant qu’ils rêvent les hommes. Elle contient tout ce qui fut, qui est et aussi ce qui pourrait advenir. Dans ce roman, les termes Rêve ou Dreaming seront indifféremment utilisés.

Il restait bien des cartons par-ci par-là, mais ils ne dérangeaient pas Owen.
Son lit faisait face à une immense fenêtre qui, la nuit, révélait en cinémascope l’immensité des cieux changeants avec des apparitions passagères de la lune, toujours quand elle était pleine. Henry avait calculé tout exprès l’angle de la fenêtre pour que Owen puisse bénéficier de ces magnifiques vues sur le ciel lumineux Australien.
Il se débarrassa de son tee-shirt et de son jeans et glissa entre ses draps frais. Malgré la chaleur, il aimait se sentir recouvert d’un drap. Je dois dormir. Il va falloir que je m’occupe de l’ordinateur demain, et que j’arrive à convaincre papa de m’en acheter un nouveau, se dit-il.

Ce fut juste au moment de se rendormir qu’il se souvint. Les grottes souterraines. Les sources. Il avait rêvé durant son sommeil forcé. Un songe particulier. Pouvait-il le classer dans la catégorie du Rêve, celui dont parlait tout le temps Bruce ? Etait-ce un message des Ancêtres ?
Bruce était un Ancien de la Terre d’Arnhem. Un Aborigène comme lui. Owen le connaissait depuis le premier jour où ils étaient venus habiter dans la région, il y avait de cela trois ans maintenant. Neal n’était pas encore née, à l’époque.
Ses parents avaient cherché longtemps un bout de terrain loin de tout et de tous. Ils voulaient quitter la ville. Ils lui trouvaient une influence néfaste sur le comportement de leur fils adoptif, Owen.
C’était comme des vacances.

Ils vivaient dans un camping-car, en attendant de construire une maison là où ils le pourraient. Henry était devenu expert dans l’art de fabriquer des abris de branchages, des wirlies*, comme un authentique aborigène. Ils allaient de temps en temps dans une out-station* acheter des denrées à la supérette.
Naïvement, Henry et Blanche Russel avaient cru que du moment qu’ils verraient une terre vide, ils pourraient s’y installer sans faire de tort à personne. Ils parlaient même parfois d’acheter peut-être, si c’était possible, un hectare dans le coin.
Ils connaissaient mal les lois qui régissaient les Land Councils*, ces terres qu’on avait rendues aux aborigènes et que nul ne pouvait acheter.
Un jour, ils l’avaient trouvé. Le terrain idéal. Celui dont Henry avait rêvé toute sa vie. Il y avait un espace un peu surélevé, qui serait parfait durant la saison des pluies.

* wirlie : abri confectionné d’une structure de base en blanches d’arbres à laquelle sont fixées de longues bandes d’écorces.
* out-station : camps ou communautés isolées établies par les Aborigènes sur les terres traditionnelles rendues.
* Land Councils : conseils des terres aborigènes


Un peu en contrebas, un billabong* très clair reflétait les nuages, alimenté semblait-il par une eau de source généreuse, et qui repartait en un cours d’eau bouillonnant arrosant une parcelle de terre limoneuse.
Ils pourraient faire pousser des légumes.
Des arbustes aux longues branches vaporeuses et retombantes bruissaient doucement, caressés par une brise légère, participant ainsi à l’harmonie sonore de ce lieu paisible et majestueux.
Henry avait décidé de s’arrêter là quelque temps, « …Pour voir venir ! » avait-il déclaré.
Dès le premier jour Bruce était apparu.
Torse nu, pieds nus, un vieux jeans rapiécé qui pendait sur ses hanches, la chevelure hirsute, il avait surgi de nulle part.

Qu’est-ce qu’il attend pour se peindre partout sur le corps et se planter un os dans le nez ! avait raillé silencieusement Owen en l’observant depuis l’habitacle du camping-car où il lisait une B.D.
-- J’habite par là, avait dit Bruce, en montrant la direction de la piste vers les arbres. Je suis dépositaire de cette Terre. Personne n’a le droit de s’y installer sans y être autorisé par moi. Ou par d’autres de mon clan. Avez-vous un laissez-passer ? Qui êtes-vous ?
Henry s’était troublé.
-- Je m’appelle Henry, avait-il dit en tendant une main que Bruce n’avait pas saisie.
-- Que voulez-vous ? Etes-vous envoyé par le gouvernement ?
-- Non… Je…
-- En vacances ?
-- Eh bien, je…
Bruce attendait calmement la réponse qui tardait à venir. Finalement, Henry contre-attaqua par des questions :
-- Et vous ? Vous vivez loin des autres. Pourquoi restez-vous ? lui avait-il demandé.

* billabong : retenue d’eau proche d’une source, mare résiduelle, lieu apprécié des oiseaux, des reptiles et des poissons, donc garde-manger naturel pour les Aborigènes.

Bruce avait souri.
-- C’est vrai, les autres sont partis. Je suis le seul à venir dans le coin. Je ne peux pas quitter la terre de mes ancêtres. Je suis trop vieux. Quand j’étais jeune, je n’avais jamais vu de blancs par ici. Maintenant il y a même une piste d’atterrissage pas trop loin. Le tourisme. Mais c’est bien, ça fait rentrer des royalties.
-- Comment faites-vous pour survivre, tout seul ?
-- Oh ! Je me débrouille avec les allocs. Je fabrique des molos* aussi. Vous comptez rester par ici ?
-- C’est vrai, dit Henry. C’est mon intention. Mais je n’ai pas d’autorisation.
-- Vous avez des enfants ?
-- Oui.
-- Vous allez faire comment pour l’école ?
-- Internet. J’ai un générateur.
-- J’ai vu à la télé l’école par Internet. C’est pratique quand on est loin. Ici, il y a des écoles parfois dans les out-stations, mais les enfants n’y vont pas car il n’y a pas toujours d’instituteurs. Elles sont neuves. Toujours fermées.
-- C’est du gâchis.
-- Oui… répondit Bruce en souriant. Il n’y a plus aucun enseignement. Ni par les anciens, ni par les blancs. Gâchis. Vous avez raison. Gâchis du savoir. Gâchis des connaissances. Seulement la télé. Ol buljit*.
Blanche était sortie du mobil-home pour saluer Bruce. Elle lui avait serré la main avec effusion.
-- Owie ? Viens ! avait-elle appelé son fils, cloîtré dans l’habitacle.
Owen avait suivi toute la scène depuis la fenêtre du véhicule et il n’avait aucune envie de descendre faire des salamalecs à l’homme. Au « sauvage » comme il l’avait déjà surnommé.
D’autant plus qu’il savait qu’il lui ressemblait.

* molo : instrument traditionnel australien constitué simplement d’un tronc d’arbre évidé par le rongement des termites dans lequel on souffle comme dans une trompe.
* Buljit : « Que des conneries » en Kriol aborigène.


Il redoutait à l’avance son regard. Le moment où le type le regarderait d’un air étonné.
Car bien sûr, quand on voyait Henry et Blanche, on s‘attendait forcément à ce que leur enfant soit blond aux yeux bleus. Ou en tout cas, blanc.
Et Owen était aux antipodes de ce genre de physique. Il avait les traits typiques des Aborigènes, le teint couleur d’écorce calcinée, et de grands yeux noirs légèrement en amande.
Devant l’insistance de Blanche, Owen avait fini par venir les rejoindre pour saluer le visiteur.
Il était maussade et n’avait fait aucun effort pour sourire.
Il avait tendu une main molle et affronté le regard forcément plein de questions de l’homme avec une franche mauvaise humeur.
Mais son geste était resté en suspens, car l’homme n’avait pas pris sa main. Owen avait levé un regard excédé vers lui.
-- Oh, c’est toi ? avait dit l’homme d’un air entendu, comme s’il le connaissait depuis toujours. Je m’appelle Bruce.
Et il s’était incliné légèrement, en une sorte de discrète révérence.
-- Je m’appelle Owen, avait répondu l’adolescent du bout des lèvres.
Bruce avait éclaté de rire.
-- J’ai fait un long walkabout* pour venir jusqu’ici, à la suite d’un songe. Et mon songe disait vrai, c’est pourquoi je suis heureux, même si je vous parais fou. C’est votre fils ? avait-il demandé à Blanche et à Henry, qui avaient hoché la tête en signe d’assentiment.
-- Je vous félicite. Vous avez bien de la chance. Il est…
Il n’avait pas achevé cette phrase et il s’était tu un long moment, les yeux rivés sur Owen, mais semblant regarder quelque chose à l’intérieur de lui-même.
Puis, après ce long silence, il avait poursuivi :
-- Je vous autorise. Vous pouvez habiter sur mes terres, près de ce billabong. Pour l’instant. Je vais parler aux autres et vous faire connaître.

* walkabout : errance ; circuler, errer en nomade. Pour un aborigène, traverser, pénétrer le bush avec un objectif sacré comme se rendre à une cérémonie rituelle.

Si quelqu’un vous demande quoique ce soit, parlez-lui de Bruce. Je serai votre permis et votre laissez-passer. Vous aurez le droit de construire votre kemp*. Et si vous avez besoin d’aide, je sais faire plein de choses, ça me rendrait service de travailler un peu !
-- Pourquoi ?
-- ça donnera plus de vie ici. Ma famille pourra revenir avec moi habiter. D’autres pourront venir aussi ou envoyer leurs enfants à l’école Internet.
Il s’était en un instant attribué un droit sur toute la logistique informatique de la famille Russel !
Mais, loin d’en être offusqué, Henry avait accepté cette proposition avec effusion. Il avait conscience du don précieux que venait de lui faire Bruce. Rien de moins que l’accueillir sur ces terres. Sans parler du soutien autant physique que moral que représenterait pour eux la présence d’aborigènes amis pour leur installation.
-- Merci. C’est un honneur. Je vais construire une maison.
-- Je viendrai demain vous apprendre deux ou trois petits systèmes pour survivre. Pour commencer, vous ne pouvez pas aller partout. Il y a des endroits interdits. Ça ne paraît pas à vos yeux, mais chaque lieu, chaque chose a un mining*, par ici. A vrai dire, partout, d’ailleurs. Seuls les Chants* peuvent permettre de savoir où aller sans danger de contrarier les esprits. Les blancs ne détiennent pas, ils ne connaissent pas le mining. C’est là que les ambags* commencent. C’est pourquoi il se passe des mauvaises choses quand ils sont par ici.
Il se tut un instant. Un pli amer se forma sur son front.
-- Les bleckbalas* non plus ne possèdent plus, maintenant, murmura-t-il pensivement. Je suis un des derniers à savoir. Avec Nelly. En conséquence tout va si mal. Les règles ont été trop dérangées.

* kemp : maison
* mining : sens, signification
* le Chant : les Aborigènes chantent quand ils se déplacent des chants à la fois très anciens et toujours renouvelés. Ils en possèdent ou en composent un pour chaque circonstance ou élément historique comme géographique : chaque vie animale, plante, relief, point d’eau, arbre, nuage, vent, pluie éclair, lune, soleil, et aussi pour l’histoire du lieu ou de l’élément…
* ambag : dispute, conflit, ennui
* bleckbala : individu noir. Terme employé par les Aborigènes pour se désigner eux-mêmes.


Henry, Blanche et Owen l’observaient sans oser intervenir. Il leva les yeux vers eux, sortant de sa rêverie morose pour leur dire sur un ton autoritaire :
-- Et ne branchez pas votre groupe la nuit. Il vaut mieux apprendre à supporter la chaleur, plutôt que de manquer d’électricité. C’est ma première leçon d’économie locale.
-- Merci, c’est gentil. Heu… Vous restez dîner avec nous ?
-- Non. J’ai une longue route et demain, je reviens avec les miens. Je dois rester près de lui, insista-t-il en désignant Owen du menton. Je m’installerai par-là.
-- Mais… J’ai tout exploré, il n’y a que cette source par ici, avait répondu Henry en désignant le mince filet d’eau qui sourdait dans le billabong, pour aller se perdre entre deux roches rouges et former plus loin le cours d’eau.
Bruce avait souri alors d’un air bienveillant et dit en s’éloignant.
-- Bien sûr. Mais n’explore plus sans mon autorisation, maintenant. Attention de ne rien déranger de l’invisible. Tu ne le sauras pas. Tu ne le verras pas. Mais tu dérangeras. Et tu provoqueras des ambags.
Henry avait eu l’air très intimidé par ces avertissements.
-- Demain, vous connaîtrez Nelly. Bobo, olmen* !

* bobo, olmen : salut, vieux ! (terme affectueux)

Arrivé derrière un groupe de buissons en surplomb, Bruce s’était retourné vers eux pour un dernier salut de la main. Son regard avait transpercé Owen et il avait émis un son qui ressemblait à un chant psalmodié.
Il s’était retourné alors pour s’enfoncer dans le bush.
-- Eh bien ! Tu lui as fait un sacré effet ! s’était exclamé Henry ! Tu dois être la réincarnation d’un esprit de cette région, et il l’a tout de suite remarqué ! s’était-il moqué.
-- Ça va ! Lâche-moi ! avait bougonné Owen, mal à l’aise.
-- C’est vrai, c’est étrange la façon dont il a parlé de toi, avait appuyé Blanche, tout en regagnant l’abri du camping-car.
Je ne sais pas si je garderai la clim la nuit, mais en tout cas le jour, il vaut mieux se mettre à l’abri. La première chose à construire, Henry, c’est un abri pour nous faire de l’ombre !

Et elle avait disparu dans l’habitacle.
-- Je vais te chercher des branchages ! avait marmonné Owen à l’intention de son père en pénétrant dans un sous-bois tout proche.
Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Ce jour-là, il s’était longuement promené au milieu des arbres, des roches et de la terre, et quelque chose en lui s’était senti de retour. Où ? Comment ? Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer. C’était une sensation profonde, bien que confuse.
Et le lendemain, il avait rencontré Nelly. Outre le fait d’être l’épouse de Bruce, elle était surtout une Ancienne respectée par les siens comme étant la dépositaire d’un grand nombre de vérités, de chants, et de connaissances sacrées.

Owen aimait beaucoup Nelly, mais elle lui parlait peu, l’observant souvent de loin, semblant le jauger, attendre quelque chose… Quand elle avait besoin de lui parler, elle envoyait Bruce, qui paraissait être son messager, son intermédiaire.
Par la suite, Bruce et les siens s’étaient vraiment établis au nord sur le terrain.
Bruce avait fait surgir plusieurs sources, au grand émerveillement de Henry, et son vieux pick-up déglingué avait fait partie du paysage.
Jamais aucune question n’avait été posée à Owen sur ses relations avec Blanche et Henry. Jamais personne ne lui avait demandé s’il était un enfant adopté. La situation avait été acceptée telle qu’elle se présentait. Il était leur fils. Un point c’est tout.
Petit à petit, Owen s’était apaisé et les raisons pour lesquelles ses parents avaient fui la grande ville, les copains vauriens, les mauvaises fréquentations, les tentatives de fugue à répétition, tout cela avait disparu jusqu’à n’être plus qu’un mauvais souvenir.

Les enfants du clan de Bruce, comme d’autres, au nombre fluctuant, qui apparaissaient, surgis de nulle part, le matin, suivaient les cyber-cours sur l’ordinateur, et, dès que la maison avait pu être utilisée, on avait transformé le camping-car en une sorte d’école.
Blanche avait fait des dossiers, avait obtenu l’achat de plusieurs ordinateurs, un instituteur débarquait de Darwin deux jours par mois suivre l’avancée du travail scolaire, faire le point, lancer des programmes, des séquences de travail. Durant la saison des pluies, il ne pouvait pas toujours venir, la route étant parfois coupée.
Pour ses quatorze ans, Owen avait reçu son ordinateur personnel, qu’il avait placé dans sa chambre tout juste terminée. Et il s’était immédiatement commandé par Internet un jeu qui l’avait attiré irrésistiblement tandis qu’il consultait des cd-rom sur un site d’achat en ligne.
Barbarians Killers.
Voilà comment il était entré en contact avec les Barbarians, et avec les autres Cavaliers des Lumières.
C’était aussi vers cette époque que Bruce avait commencé à lui parler du Chant des Rêves. Du Dreaming.
Au début, Owen l’avait pris pour un vieux radoteur, et il n’avait pas percuté.
Pourtant depuis que les Barbarians étaient apparus dans sa vie, ici, dans le monde réel, il s’était intéressé aux paroles de Bruce, car il y trouvait une sorte de résonance étrange avec le Jeu.
Mais Bruce l’agaçait, avec ses sentences et ses sermons sur les Ancêtres, les Traditions, le Savoir Perdu.

Blanche et Henry étaient enchantés de sa transformation, et mis à part à propos de ses résultats scolaires, il n’y avait plus guère de conflit entre eux.
D’ailleurs Owen leur donnait ce qu’ils attendaient de lui, sachant que c’était le moyen d’être tranquille. Il suivait ses cours avec assiduité et récoltait suffisamment de bons résultats pour avoir une paix royale.
Et puis Blanche s’était retrouvée enceinte et Owen était devenu le grand frère d’une merveilleuse petite Neal, qu’il adorait.
Alors que sa mère restait auparavant des heures scotchées à son ordinateur pour écrire ses comptines pour enfants qui étaient éditées à Melbourne, elle était à présent occupée pratiquement à plein temps par le bébé, ne pouvant se consacrer à ses poèmes que lorsque la petite dormait.
Quant à Henry, comme la maison était maintenant pratiquement terminée, s’il ne devait pas garder Neal, il s’enfermait de plus en plus dans son atelier pour souder ses gigantesques sculptures.
Si bien que lorsque les événements avaient commencé, avec l’intrusion des Barbarians dans sa vie réelle, Owen n’avait pas osé leur en parler.

Il avait eu peur de leurs regards, de les peiner, peur qu’ils le prennent pour un menteur. Peur que leur confiance en lui retrouvée, toute fraîche, soit de nouveau mise à l’épreuve.
Cette nuit, au fond de son lit, ses pensées avaient dévié lentement vers ses souvenirs, alors qu’il tentait de se rappeler son rêve.
De quoi s’agissait-il exactement ?
Il faisait un effort pour s’en souvenir, mais sans succès. On aurait même dit que plus il tentait de se le rappeler, plus le rêve s’échappait.
Des grottes, des cavernes, des souterrains, de l’eau, des sources, une rivière énigmatique. D’accord. Mais il n’y avait pas que ça, il en était sûr. Il n’y avait pas que du minéral. Il y était aussi question d’êtres vivants. Qui ? Des êtres humains ? Des Barbarians ? Des animaux ? Certains des Cavaliers ?
A la minute où il sombra dans le sommeil, l’image d’un petit chien, ou d’un petit renard -un fennec ? un dingo ?- accéda à sa conscience. Trop tard. Il dormait.
Il ne put donc faire le rapport avec Fennec des Sables.

Gisele CAVALI